haybafm 27 avril 2020


Il y aura sous peu un moment de vérité.

Il y a des expériences ignorées de notre histoire récente, où on a laissé les professionnels travailler. Et où les Professionnels se sont affirmés, n’écoutant que leur conscience professionnelle.
HaYba a demandé au Dr Mbae Toyb, qui était Directeur général de la santé en 1998, de témoigner de la prise de décision et du lancement de l’alerte épidémique du choléra.

Bonjour.
Pour partager mon expérience de la gestion des épidémies, je vais juste te rappeler ce qui s’est passé en 1998 dans la lutte contre l’épidémie de choléra, et ceci sans support bibliographique car je suis en ce moment confiné en France. Et la démarche est la même que lors de la pénétration du virus de l’immunodéficience humaine(SIDA) en1988 aux Comores.
L’alerte épidémique à l’époque a pu être déclenchée grâce au Dr Goda qui était jeune Médecin Chef de District au Centre de Santé de Mbeni. Il a remarqué dans son activité, qu’il a commencé à prendre en charge des cas de diarrhée de manière inhabituelle. Son instinct de clinicien a tout de suite été interpellé. Il a fait le diagnostic clinique de choléra. Il n’a pas attendu, et immédiatement, il a rédigé une courte note à mon intention car j’étais le Directeur Général de la Santé. Cette note décrivait la situation et déclarait le nombre de malades qu’il a soignés. Elle fut remise à une délégation de notables de Mbeni conduite par Mr Kamar Ezzaman, Mr Moussa Abdou Soimadou, Mr Youssouf Abdallah, qui ont pu mobiliser un véhicule en début de soirée, pour venir me la remettre à mon domicile à Moroni et m’informer de la situation psychologique au sein de la communauté. Dès lecture de la note, mon sang n’a fait qu’un tour. Après une brève consultation avec le Représentant de l’OMS, la décision de déclencher l’alerte épidémique fût prise. Je me suis rendu à Radio Comores faire l’enregistrement: «  »wo wade wa kolera wuhisa wundjya hunu Komori. Nari dji hifadwi » ». Car en fait des flambées épidémiques étaient déjà en cours à Zanzibar, Dar Es Salam, Mozambique, Zaïre. Après l’annonce par Radio Comores qu’une épidémie était en cours dans le pays, Mr Kamar Ezamane me rappelle au téléphone dans la nuit pour me dire que la population dans le village est très inquiète après l’alerte . Je lui répondis que je m’y attendais, mais nous sommes obligés de passer par là, si nous voulons survivre à cette nouvelle maladie.
Le lendemain lors de la réunion du cabinet au Ministère de la Santé, notre Conseiller technique le Dr Bouillin Dominique nous suggéra de faire appel à Médecins Sans Frontières pour venir nous appuyer car il faut dire que à l’époque on était mal outillé. On ne disposait pas encore d’un plan stratégique de lutte, ni d’algorithmes de prises en charge ou diagnostics et bien entendu pas de possibilités de faire la détection du vibrion cholérique. En plus les médecins qui étaient affectés dans les différents Centres de Santé de District étaient jeunes et n’ont jamais connu d’épidémie de choléra. Le seul confrère qui ait déjà été confronté au choléra était l’unique Dr Dada. Il avait connu l’épidémie de choléra du début de l’année 1975. Certes d’autres anciens comme le Dr Issulahi, Dr Said Ali Abdou Petit, Dr Isslame, Dr Bacar et moi-même, nous étions sur place à Moroni et Mutsamudu en 1998, mais nous n’avions pas l’expérience de la lutte contre le choléra car en 1975 nous étions encore dans les facultés de Médecine de Bordeaux, Paris et Montpellier. Notre aîné Dr Dada a dû se battre contre cette maladie aux côtés de l’EMMIR ( Élément Médical Militaire d’Intervention Rapide) qui a été déployé aux Comores certes avec une semaine de retard car il était basé à Djibouti. On était encore dans la période coloniale. Mais depuis cette époque le choléra ne s’est jamais manifesté dans le pays jusqu’en 1998.
Finalement suite au déclenchement de l’alerte épidémique tout le système de santé s’est mobilisé comme un seul homme pour faire face à la maladie qui a commencé à se propager dans tous les districts sanitaires de Ngazidja. Un Comité de Lutte a été créé au Ministère de la Santé. Des prélèvements furent envoyés à l’Institut Pasteur qui identifiera le sérotype du vibrion El Tor. Le Ministère de la Santé très rapidement a pris les mesures de lutte et le Système de Santé dans son ensemble a pu faire face à cette nouvelle maladie. Nous avons eu plusieurs centaines de morts. Mais il est certain que si on avait attendu plus longtemps pour informer, nous aurions eu de des milliers de morts. Et c’est ainsi que cette première épidémie n’a pas pu atteindre les autres îles de notre pays Ndzuwani, Mwali et Mawore. Cet épisode pourrait nous servir de leçons pour faire face à cette nouvelle pandémie à Covid-19.
le 26/04/2020
Dr Mbae Toyb

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